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Le Vigneron – Thierry Navarre

Le Vigneron – Thierry Navarre

Depuis le début du xx siècle, Élysée, Louis et Thierry Navarre se sont succédé à Roquebrun. Le grand-père Élysées s’oriente vers la vente directe de ses produits, sans intermédiaire ni coopérative, et créé un lien affectif avec la clientèle. Méticuleux et prévoyant sur 3 à 4ha, il garde une partie pour le raisin de table – chasselas du cardinal, oeillades, muscats, terret et servant pour avoir les derniers raisins qui arrivent à Noël -, l’autre pour les vins rouges, aramon, carignan, oeillade, ribeyrenc, grenache, et les blancs, muscats d’Alexandrie, muscats petits grains et servant, car Roquebrun bénéficie d’un microclimat permettant l’élaboration de vins naturellement doux.

Dans les années 1947, Louis, qui succède à Élysée, va progressivement abandonner la production de raison de table pour se consacrer au vin, toujours en vente directe. La surface en vignes évolue, et les ceps plantés sont des sélections massales d’origine locale, adoptées au fil de rencontres et d’échanges, ce qui permet de préserver une bonne diversité variétable.

Lorsqu’il commence à travailler avec son père, Thierry passe par une école d’agriculture à Pézenas puis à Béziers. Là, il n’est guère emballé, ni par l’apprentissage des techniques liées à l’apparition de la machine à vendanger, ni par les renouvellements du vignoble induit par son utilisation. Dans les années 1980, dans la perspective de la création des AOC coteaux-du-languedoc puis saint-chinian, sont plantées les premières surahs « obligatoires », à partir de plants greffés-soudés certifiés, dont Louis doutait fort qu’ils puissent pousser correctement dans les sols secs et arides de la région. Thierry, aux manettes aujourd’hui, a donc été bercé à cette approche de la viticulture, aux greffages des différents cépages et a leur aptitude envers les sols de schistes du terroir de Saint-Chinian. C’est alors qu’il rencontre le professeur Daniel Domergue, grand connaisseur des cépages du Languedoc et de leur histoire, qui le conforte dans l’idée de maintenir la diversité en place, voire de l’accroitre. C’est décidé, Thierry plantera du ribeyrenc, et sortira de l’oubli ce cépage qui, en d’autres temps, occupait un tiers des surfaces en vignes.

En 1992. il s’attelle à la tâche, défriche et épierre la parcelle, collecte des bois de greffage. Disposant localement d’une quinzaine de pieds de ribeyrene noir, il complète la collection en prélevant des bois dans les anciennes vignes où subsistent des plants, et bénéfice des conseils d’anciens vignerons. Paul Pla, autre grand connaisseur et très bon greffeur qui a déjà vinifié du ribeyrenec avec de l’oeillade, lui dit: « tu feras du bon vin, il est fin, mais attention, il se conserve difficilement pour passer l’été ! ». En 1994, Thierry greffe sa vigne sur deux porte-greffes, le R140 et le R110. Il obtient 900 pieds, qu’il plante au carré à 1,70m d’écart pour la taille en gobelet et le labour croisé au tracteur à chenilles, techniques qui s’avèrent peu couteuses, efficaces, ne demandent pas l’emploi d’herbicides ou autres produits chimiques, et ne nécessiter pas de frais de palissage métallique couteux et peu esthétique.

Pour se mettre en conformité avec la réglementation en vigueur, il se rapproche d’un technicien qui sélectionne des bois pour la chambre d’agriculture, et lui demande conseil. Il s’entend répondre: « tu ne pourras pas le déclarer, il n’est pas au catalogue. si tu touches des primes de plantation tu es exclu. » Restait la solution : déclarer un cépage inscrit – en l’occurence le cinsaut-, et ne pas demander de prime. La vigne a l’air de bien se plaire sur ce coteau de Roquebrun.

En 2000, première récolte. Le degré affiche 11 vers le 25 septembre. Les raisins sont clairs, gris bleuté, la peau est si fine qu’ils s’abîment au moindre toucher. Il faut de la douceur dans le travail de récolte. Une fois en cave, on met délicatement le raisin entier sans foulage dans une petite cuve, avec un couvercle et beaucoup de bienveillance. Huit jours plus tard, la macération est déjà bien avancée. On presse, et on obtient 4hl de jus savoureux, fin et léger, à 11 dégrées. Le vin a une couleur rouge clair, les tannins sont fins comme de la dentelle, les arômes floraux suivis de notes de farines compotées. Tout est tendre dans ce vin, quelle surprise! après le soutirage de fin d’hiver et après les pâques, on met le vin en bouteilles et au frais, comme le veut l’usage. On choisit l’étiquette: une photo de feuille de vigne, et la mention: Ribeyrenc, cépage oublié du Languedoc, vin de table 11 dégrées.

Pour la vente, on propose le produit aux clients amateurs de vins ou aux fidèles de la maison. Thierry explique sa démarche, propose la dégustation à quelques sommeliers avertis. Les critiques sont positives, encourageantes, ce qui conforte le vigneron dans cette voie difficile, dans une période où des cuvées de surahs pures et autres vins bodybuildés font la une de toute la presse vinicole, où les concours et médailles se décernent aux vins à forte teneur en alcool, en tannins et extractions en tout genre. Les maladies progressent comme jamais dans le vignoble, la mortalité aussi. De nouveaux ravageurs apparaissent à la faveur d’un climat changeant.

Le temps passe. En 2007, le ribey-renc est toujours nommé aspiran dans l’Ampélographie de Pierre Galet, sous la demande de vignerons du Minervois, de la famille Domergue et Thierry Navarre – ses essais servant la démarche -, la réinscription au Catalogue est demandée. L’Onivins est favorable à la réinscription de l’aspiran, par ailleurs inscrit dans les cépages complémentaires de l’AOC minervois-la-livinière, mais oublié au Catalogue départemental. Un comité d’experts veillera à sa réinscription avec l’orthographe riveraine: l’oubli est réparé. L’INRA a pu prélever des bois dans la sélection pour enrichir ses lots, et s’emploie à obtenir des sélections saines exemptes de viroses graves comme le court-noué.

À Roquebrun, la vigne de ribeyrenc s’implante de mieux en mieux. Objet de soins réguliers, le cépage se plait dans ce sol aride, avec cette exposition ensoleillée. À côté, le carignan et le grenache donnent des vins de plus en plus forts dans les dernières presque 15 dégrées. En 2003, année de canicule, le ribeyrenc, récolte quelques jours plus tard, oscille ente 10,5 dégrées et 12,8 dégrées.

La conduite de la vigne de ribeyrenc ne nécessite pas plus d’attention que les autres. Le cépage doit être planté exclusivement en sols de coteaux arides, bien ensoleilles, car il a une très bonne résistance à la sécheresse: il métamorphose la chaleur estivale en fraicheur, et la sécheresse en sapidité. Taille courte, fertilisation organique à base de compost, sulfate de cuivre et soufre en trois passages assurent la récolte. Le vin a de la fraicheur, du fruit et de la mineralité, peu d’alcool, une trame de tannins souples et fins. Comme dit Georges Rozet: « On peut en boire sans danger, un peu davantage que jusqu’à plus soif. »

Depuis, Thierry Navarre en est à son quinzième millésime, toujours aussi séduit par la finesse du vin, qu’il vend sans appellation en Vin de France, et qu’il surnomme « espace de liberté pour boire un coup ». Pour lui, être en bio, c’est normal, cela n’a pas besoin d’être revendique. Trois autres vignes de rivairenc noir ont été replantées depuis. Le conservatoire de l’INRA à Vassal a fourni des greffons de rivairenc blanc. La vigne et le vin qui en est issu sont prometteurs.

Aujourd’hui, les 12 ha plantés sur de grandes terrasses de schistes bruns du Haut-Languedoc produisent aussi les classiques cépages, rouges-grenache, carignan, cinsault, Syrah- et blancs-terret, muscat, clairette, grenache gris-, qui entrent dans les assemblages de vins vendus en AOC saint-chinian.

« Comme le chemin s’ouvre au marcheur », Thierry Navarre se préoccupe aussi de préserver le oeillades, et en fait un vin aux arômes floraux, au caractère épicé et légèrement poivré. Il enrichit chaque année le patrimoine de cépages dans ses vignes, Il a encore pas mal de pain sur la planche.

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