Article tiré du « Traité de JAJALOGIE* »
« Biodiversité, un mot qu’on n’entendait guère dans le vignoble il y a quelques années. Le voilà aujourd’hui sur beaucoup de lèvres vigneronnes.
Pourquoi ? La conviction que les interactions entre différentes espèces bénéficient à la vigne est de plus en plus partagée : on estime la biodiversité profitable à l’équilibre global de l’exploitation, à la vie des sols et de la plante, à la protection contre les maladies… et donc aux vins. Du côté de Faugères, dans le Languedoc, Didier Barral en a depuis longtemps fait un principe fondamental respecté au quotidien et dans une vision à long terme. Et il demeure l’un de ceux qui poussent la philosophie le plus loin. Il s’est bâti son propre modèle agricole en se postant à l’écoute et à l’observation attentives de ses vignes, de leurs besoins et de la nature. Bon sens paysan saupoudré d’une grande sensibilité, de nombreux essais, de profondes connaissances et de la précieuse expertise en mécanique de son frère Jean-Luc, propriétaire de la marque Saint-Chamond dont Didier utilise les tracteurs à chenille qui tassent beaucoup moins les sols que les plus gros engins à roues.
Près du hameau de Lenthéric, sur la commune de Cabrerolles, Didier cultive 35 hectares sur des coteaux schisteux, le potager familial dont s’occupe sa maman, une vieille variété de blé appelé touselle, des oliviers, des arbres fruitiers, et il élève aussi des bovins, des volailles et des cochons noirs. « Faire des vins bio, en biodynamie ou nature, c’est une bonne chose, mais je pense que l’idéal c’est l’équilibre et que la nature le trouve dans la diversité, donc dans la polyculture. Pour moi, la bio en monoculture est simplement administrative. ». Il faudrait un bouquin entier pour décrire toutes ses actions en faveur de la biodiversité et l’intérêt qu’il trouve à cette dernière pour la vigne et le vin. Prenons deux exemples caractéristiques, les vaches et les haies. De races salers, auroch, jersiaise et aubrac, le troupeau d’une cinquantaine de vaches que l’on voit parfois baguenauder dans les vignes en hiver n’est pas là pour le folklore mais constitue l’un des piliers de la démarche. À condition de ne pas être vermifugés, ces gros ruminants favorisent, par l’intermédiaire de la bouse, la reproduction du ver de terre qui joue un rôle indispensable dans la vie des sols : « le ver de terre, le gros lombric, se nourrit dans la bouse, et non dans le fumier. Ce dernier contient en effet de l’urine dont l’ammoniaque brûle le ver de terre…
J’ai déjà compté une vingtaine de vers de terre dans une seule bouse, également précieuse pour son apport en matière organique, mais jamais sous une plaque de fumier. Et si la bouse n’est pas fertilisante, l’urine de la vache l’est. » Les vaches se chargent aussi de manger la végétation dans les parcelles et de prétailler les vignes. Rien ne se perd chez ces animaux puisque Didier donne les cornes à de jeunes stagiaires qui veulent s’installer en biodynamie (pour la préparation 500) fait tanner leur cuir pour en faire des objets, des peaux ou des tapis, refile le gras du bœuf à un ami et voisin qui le transforme en savon, et vend aussi des bœufs à des restaurateurs.
Les haies sont un autre élément très fort de la biodiversité sur la propriété. Didier a planté pas moins de 7500 arbres, sorbiers, grenadiers, acacias, tilleuls, cognassiers, pêchers, abricotiers, ou encore pruniers. Sur le côté nord des parcelles, il en a enraciné deux rangées qui ralentissent et rafraîchissent la tramontane dont le souffle balaie régulièrement la région. Résultat : le vent assèche beaucoup moins la terre des parcelles.
Les haies d’arbres et de buissons créent aussi une mosaïque dans le paysage. Outre l’aspect esthétique, elles sont surtout un frein à la propagation des maladies, elles constituent un réservoir de nourriture et un espace protégé pour les oiseaux et, quand leurs feuilles tombent, elles enrichissent le sol en matière organique. Les haies ont de multiples avantages. Pour lutter contre le ver de la grappe, larve de papillons ravageuse de la vigne, Didier Barral compte sur les fourmis pour les éliminer à l’état œuf. Il lance aussi à l’assaut de la bestiole des mésanges et des bruants pour les éliminer à l’état larvaire, et la chauve-souris, pour laquelle il a installé des dortoirs dans les haies et autour des vignes, pour la manger à l’état de papillon. Celle-ci se déplace et chasse grâce à l’écholocation. En clair, elle émet un ultra-son qui, en rencontrant un obstacle, lui revient sous forme d’écho. Cet écho l’aide à se construire une image précise de son environnement. Mais sans obstacle, pás d’écho, d’où l’utilité des haies. Le travail effectué au domaine a permis une forte diminution des traitements et l’arrêt des labours qui ont l’énorme inconvénient de tuer les vers à qui l’on doit la perméabilité du sol.
Difficile de le mesurer statistiquement, mais ce travail-là influence forcément le tempérament de ses vins. « Depuis qu’on a pris cette direction, il me semble qu’on a de plus en plus de fraîcheur dans les vins. On n’a plus de degrés alcooliques très hauts et pourtant, on n’a pas avancé nos dates de vendanges. » L’aération et la perméabilité du sol permettent à la fois l’enracinement de la vigne en profondeur et la constitution de réserves hydriques. La vigne, qui peut ainsi profiter de ces réserves, a trouvé une forme d’assise et de sérénité : elle est beaucoup moins sensible aux aléas climatiques, en particulier à la sécheresse. »